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Le blog de Jean Roche - BETEN International

Agriculture : Le champ du départ

16 Mai 2011, 11:25am

Publié par jeanroche

Agriculture : Le champ du départ

 
Auteur : Georges Dupuy
Publication : le 7 mars 2005 dans l’Express

 

Céréales en Ukraine, pêches au Portugal, coton aux Etats-Unis... De plus en plus de paysans français, en proie au blues, s'expatrient. Mais d'autres difficultés les attendent.

 


L'aventure est au bout du champ. Jean-Pierre Langlois-Berthelot se souviendra toujours du 8 octobre 2004. Ce jour-là, à Polovetske, en Ukraine, dans la région de Berditchev, le maire en personne s'était déplacé pour assister aux premiers labours. L'événement était de taille: sur certaines parcelles des 1 000 hectares loués par l'agriculteur normand, les terres n'avaient pas vu un soc de charrue depuis huit ans. Le descendant de Marcellin Berthelot, chimiste et ministre, concrétisait là une envie de bouger née il y a plusieurs années: «J'ai toujours voulu m'installer à l'étranger.» Il aura cependant fallu le sentiment que la vieille France ne lui offrait plus de perspectives de développement pour que le céréalier se décide enfin à aller voir ailleurs. 

  

Dans les années 1990, Langlois-Berthelot s'était senti à l'étroit sur les 140 hectares de la plaine de Caen, où il cultivait du blé, des pois, du colza et du lin. Certes, les terres étaient chères, mais l'exploitant bénéficiait de la confiance de ses banquiers. Bref, le bébé se présentait bien, jusqu'à ce que le préfet du Calvados lui refusât la nécessaire autorisation administrative. Motif: la propriété de Langlois-Berthelot était déjà trop importante. Dès lors, l'herbe était plus verte ailleurs. Restait à savoir où.- «Il faut vraiment avoir les reins solides pour aller vivre à l'Est»

  


 Il y a vingt ans, notre homme aurait certainement tenté fortune dans les vastes étendues des pampas argentines. Comme d'autres exploitants français. Au fil du temps, ce choix était devenu très hasardeux. Politiquement et économiquement - d'abord avec une inflation à trois chiffres, puis avec un peso imperturbablement calé sur le dollar. Depuis, avec la chute du mur de Berlin, le vent des expatriations a soufflé vers les anciens pays satellites de l'ex-URSS. Mais, en Pologne, Langlois-Berthelot s'était heurté aux Allemands et aux Anglais. En Hongrie, la terre était trop chère. Restaient la Roumanie et l'Ukraine.

  


C'est un Français, Jean Roche, grand connaisseur du mode de fonctionnement ukrainien, qui lui a mis le pied à l'étrier. Curieux parcours que celui du patron de Beten Ingenierie, passé de fournisseur d'usines agroalimentaires au bloc soviétique à céréalier et deuxième producteur national de plantes aromatiques en Ukraine sur plus de 4 000 hectares. Aujourd'hui, Roche pilote aussi des voyages organisés de paysans français qui viennent patrouiller à l'Est et visiter son exploitation, «histoire de se faire une idée parce qu'ils ont envie de changer d'air».

 


En 2005, les paysans ont le blues. Un responsable syndical commente: «Il y a encore quelques années, ils auraient mis le feu aux préfectures. Maintenant, ils baissent les bras.» C'est que jamais les agriculteurs ne se sont sentis aussi éloignés du reste de la société, ignorés, sinon méprisés. La déprime est largement partagée. Tous voient arriver la nouvelle politique agricole commune, la multiplication des contrôles tatillons décidés par Bruxelles et assortis de sanctions auxquelles il faut ajouter, en 2007, avec l'élargissement de l'Europe verte, une baisse probable des aides européennes. Alors, la tentation est grande de tout laisser tomber à 40 ans pour se reconvertir et bénéficier, comme tout un chacun, des 35 heures.

 

 

Un sentiment d'abandon. Les plus forts, les plus imaginatifs et les plus expérimentés (la plupart ont une bonne cinquantaine) écoutent, eux, l'appel du large. Les raisons sont diverses, comme la volonté de rétablir un équilibre économique perdu en se battant à armes égales avec les concurrents. Déjà, quelques petits viticulteurs se sont installés en Australie ou en Afrique du Sud pour surfer sur la vague des vins du nouveau monde. Certains producteurs de fruits et légumes ont, eux, décidé de porter le fer dans les pays concurrents, le Maroc pour les tomates ou la péninsule Ibérique pour les fruits. Avec plus ou moins de bonheur.

 

 


La famille Bois (550 hectares de pêchers dans les costières de Nîmes) a décidé d'abandonner la partie au Portugal, où elle s'était implantée, pour allonger sa période de production et damer le pion aux Espagnols en fournissant, en même temps qu'eux, les supermarchés français. Deux années de gel et un rendement deux fois moindre qu'en France ont dissuadé les Bois de poursuivre l'expérience. Henri-Pierre Bois regrette: «Au lieu de s'arrêter vers Nîmes, mon père aurait carrément dû aller s'installer en Espagne dans les années 1970. Là, nous n'aurions pas eu le sentiment d'être abandonnés.»

 


Sur le fond, les motivations sont plus psychologiques que financières. Florence Gramond, chercheuse chez Ipsos Insight Agrifood, explique: «Les considérations sociologiques - comme le fait de ne plus être reconnu - entraînent la volonté économique de partir.» Certains céréaliers affirment ainsi avoir retrouvé à l'Est l'âge d'or de la culture, quand la moisson prenait tout son sens social. Allons donc! Comme si s'installer à l'étranger était facile. «Il faut vraiment avoir les reins solides pour aller vivre à l'Est», souligne Michel Lapointe, représentant de l'Aisne à la fédération Bassin parisien de la FNSEA.

 


Passe encore de devoir négocier les contrats de location des terres avec 500 ou 600 micropropriétaires héritiers des fermes d'Etat. Passe aussi de ne pas pouvoir récupérer la TVA, comme en Ukraine. Passe enfin de découvrir sur le tas que le coût du gazole annihile l'avantage d'une main-d'oeuvre bon marché. Si l'Ukraine n'est pas un pays de tout repos, la Roumanie, c'est carrément le Far West. Ici, un gros baron local peut s'approprier du jour au lendemain une partie de vos champs et, même si vous gagnez vos procès contre lui, il n'y aura guère de monde pour faire respecter votre droit. Ici, votre blé peut disparaître en une nuit. Ici, à l'époque de la récolte, vous devrez embaucher des gardes armés pour surveiller votre maïs. De quoi dégoûter les plus vaillants, dont bon nombre préfèrent adopter un profil bas. Quand ils ne reviennent pas purement et simplement en France.

 

 


Jean-François Isambert, céréalier dans le sud du Bassin parisien, est resté. Avec son associé, il a d'abord réduit l'étendue de son exploitation (1 000 hectares), située dans la région de Constanza. Mais, avant tout, il a tiré profit de ses quatre années de présence. Il a ainsi construit de toutes pièces son réseau de transport et de commercialisation vers l'Afrique et le Moyen-Orient, parce qu' «il vaut mieux ne rien avoir à demander, sinon c'est le tarif maximum». L'idéal, pour lui, serait d'acheter les terres quand cela sera possible, mais le prix du terrain a triplé en un an. C'est que les Roumains espèrent bien profiter de la manne de Bruxelles, quand la Roumanie fera partie de l'Europe verte.

 

Ils ne sont pas les seuls. Certains expatriés courbent le dos en attendant que Bruxelles ouvre son porte-monnaie. Ils ont découvert qu'il ne suffit pas de passer à l'Est pour faire fortune. La mise de fonds est lourde, et le retour sur investissement très long. «Bien sûr, ceux qui misent peu perdent peu, mais ils gagnent encore moins», explique un expert. Isambert espère commencer à équilibrer son exploitation qui, encore récemment, lui faisait perdre environ 150 000 euros par an. Jean-Pierre Langlois-Berthelot a investi 700 000 euros en Ukraine, et il lui faudra encore attendre un an avant de bénéficier d'une récolte entière.

 


«Les seuls qui aient fait de bonnes affaires à l'Est, ce sont les Allemands en Allemagne de l'Est», affirme Dominique Mathieu. Cet exploitant de 460 hectares (blé, pomme de terre et betterave) du côté de Ham, dans la Somme, a beaucoup tourné en Pologne, en Hongrie et en Roumanie. Rien ne l'a vraiment tenté dans ces pays «trop désorganisés». Mathieu a peut-être été trop gâté, trop habitué depuis un quart de siècle à ce que tout se passe «sans cadeau, mais dans les règles». C'est en 1980 que le vice-président de la Société des agriculteurs de France, un think tank agricole, a acheté sa première exploitation aux Etats-Unis. Ce domaine d'agrumes et de légumes frais situé dans la vallée du Rio Grande s'est rapidement vu adjoindre une ferme (coton et betterave). Prévoyant, Mathieu a revendu le verger, directement menacé par la concurrence mexicaine et brésilienne. Aujourd'hui, il pourrait bien profiter du boom immobilier sur les terres ensoleillées de la frontière mexicaine pour réaliser la ferme à un très bon prix.  

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